dimanche 26 octobre 2008

Mississippi, Mississippi !, par Anthony Poiraudeau






Voici la version numérique de ce que je préparais au mois d'août dernier, de ce que j'aurais dû exposer à Sallertaine en Vendée. L'exposition, que nous devions faire à deux avec Laurent, devait se tenir de fin août à fin septembre ; elle avait finalement été annulée.
En préparant ceci, comme souvent, je constatai que ce que je faisais là n'était qu'un point de départ, et c'est ce qu'aurait été mon installation pour Sallertaine : le point de départ avec images d'un texte auquel je veux donner une bien plus grande envergure, une longueur beaucoup plus importante. J'y travaille, je commence à y travailler (c'est pour l'instant mon écrit le plus outrageusement littéraire, et je me demande s'il n'est pas qu'un mauvais pastiche de Faulkner).
Mon problème récurrent : comment exposer du texte ? aura pour cette fois été dissipé de fait, l'exposition n'ayant pas eu lieu. Tout de même, je vais devoir me décider à y réfléchir plus méthodiquement à l'avenir.

Merci à François Bon, qui m'as très spontanément autorisé à utiliser comme bon me semblait un beau texte qu'il a écrit sur William Faulkner et sa traduction en français par Maurice-Edgar Coindreau. Contrairement à ce que j'avais d'abord pressenti, il n'y a presque plus aucune trace visible de ce texte de François Bon, mais je sais très bien qu'il y est aussi. C'est de ce texte que je tiens l'anecdote du recours de Coindreau, pour traduire Faulkner, au patois entendu dans l'enfance. Pas de trace de cette anecdote dans Mémoires d'un traducteur de Maurice-Edgar Coindreau (entretiens avec Christian Giudicelli - Paris : Gallimard, 1974), comme je l'espérais.

Hélas ! les dessins (originaux sur format A3) ne rendent absolument rien sur cette page, je les reproduis quand même, malheureusement plus pour témoigner de leur existence que pour autre chose.











Les Prairies du massacre


Y retournant après quinze ans pour la première fois je trouvai ces lieux inchangés. Non que je les visse au travers des mêmes idées mais avec le même regard, par lequel je comprit que nos yeux sur certaines choses peuvent ne point changer et sont à même de percer le jour au travers de nos érosions. Inchangés le regard et les lieux eux-mêmes, délivrant la même sensation quoique je la compris moins mal et que j'osai désormais y admettre la noirceur terrible à laquelle son ivresse enfantine était rétive. L'épouvante, l'hébétude et la fureur incurables des aïeux n'y étaient pas moins que l'enthousiasme irrémédiable de l'enfance.

C'est à l'est du village de mon enfance. Aussitôt après la sortie du bourg, on longe la vallée du *** ****** par le haut de prairies en pente douce. De l'autre côté du ruisseau, d'autres prairies, qui remontent légèrement pour former l'horizon. Ces deux versants se font calmement face et cachent presque le cours d'eau fluet qui pourtant les organise. Enfant, je jouai souvent là, et plus fréquemment encore sans même pénétrer cet espace, m'y projetant seulement en imagination quand je le voyais depuis ses abords. J'y vécut des aventures enchantées.

Ces lieux me parlaient d'ailleurs et me promettaient la joie perpétuelle, peut-être celle de devenir quelqu'un d'autre et d'être celui-là depuis moi-même. L'ailleurs qui était sous mes yeux, à quelque pas en contrebas et à un jet de pierre en face, je devais déjà vouloir lui donner le nom de Mississippi. Je ne savais du Mississippi que ce que l'on en peut voir dans Tom Sawyer mis en dessin animé pour enfants. C'est-à-dire rien : d'adorables bambins espiègles vivant des aventures excitantes dans une société austère mais bienveillante, où les esclaves, car on les y trouve encore, sont traités avec bonté. Ces épisodes sortis de studios japonais, non sans charme et pauvrement animés, où les enfants WASP tournent les pages de leurs livres de gauche à droite, avatars dégradés de la mythologie, étaient toute ma connaissance des grands espaces américains du XIXè siècle. Le décor qu'ils dessinent n'est pas plus proche des rivages du Mississippi qu'il ne l'est des abords de mon village, et ces deux derniers n'ont guère de rapport entre eux, sinon celui-ci : ils sont des paysages de l'espace disponible, des lieux du possible. Le Mississippi ce n'est alors pour moi pas tant le fleuve que sa vallée, ses abords, où le sol est ferme et tendre, où l'on peut marcher et courir à perte de vue.



dans ce Mississippi de 1833, avec un fleuve rempli de bateaux à vapeur chargés d'imbéciles ivres et couverts de diamants et décidés à se débarrasser de leur coton et de leurs esclaves avant que le bateau n'eût atteint la Nouvelle-Orléans [1]




Bientôt trentenaire, lorsque je les revis, les lieux me remuèrent, toute petite vallée qu'ils fussent : ce que j'avais sous les yeux, c'était le Mississippi. Toujours celui de ce qu'il peut y avoir d'enchanté dans une enfance mais aussi l'Etat du Dixie, celui de William Faulkner dont j'étais devenu lecteur et dont on ne sait ce qui se passe dans ses romans, si ce n'est que ce qui s'y passe est terrible. Terrible également est ceci : ce Mississippi là, effroyable et sublime, m'enchante lui-aussi, d'une façon combien plus douloureuse.

Ce dont la connaissance m'était impossible dans l'enfance, car nul ne le savait plus, ni ici ni nulle part, est que Faulkner vint véritablement ici, voir le sol calmement penché et la façon dont l'horizon d'ici découpe le ciel. Une fraîche matinée de mai 1951, dans l'air sec et clair, la petite silhouette de ce corps trop court et fluet pour que l'armée en voulut mais dont les épaules étaient follement larges déjà du regard de ceux qui verraient en lui la littérature en personne, le profil majuscule du grand écrivain cassé par trop de pochetronnades et de chutes de cheval embiturées marcha quelques instants là, sous le regard intimidé du campagnard qui avait stationné son automobile quelques mètres plus haut sur le bas-côté, l'en avait fait descendre en lui disant “c'est là, monsieur, ça s'est passé là.” Un autre aussi le voyait au même moment qui était à l'initiative de cette visite et avait été assis sur la banquette arrière dans la voiture, à la gauche de Faulkner, c'était Maurice Edgar Coindreau. Plus grand traducteur de Faulkner en français, quarante ans professeur à Princeton et natif pourtant de La Roche-sur-Yon, quarante kilomètres en avant d'ici, Coindreau le premier maçon du monument de gloire marmoréenne édifié pour Faulkner avait recouru aux souvenirs qu'il avait du patois de sa nourrice yonnaise pour accomplir l'admirable tour de force que sont des dizaines de pages de français déchiré dans la bouche d'un gamin du Mississippi débile et terrifié d'amour. Ce Vendéen illustre et parfaitement inconnu avait, je dois le croire, entendu l'histoire de douleur, de rage et d'avilissement dont les lieux sous leurs yeux et leurs pas en cet instant avaient été le théâtre. Par politesse envers Coindreau, par faiblesse ou gratitude pour le patois grâce auquel des Compson, des Bundren et des Grove purent prononcer balbutiements et logorrhées, souiller la langue de Racine comme ils avaient outragé celle de Shakespeare, Faulkner accepta l'invitation et consentit à cette visite.

Personne au village certainement n'eut connaissance de la visite de l'écrivain, non tant celle de celui-ci plus que d'un autre, mais du passage d'un écrivain américain, n'importe lequel mais prix Nobel et scénariste pour Hollywood, venu là pour voir, car l'histoire d'ici que l'on ne racontait plus avait été portée à ses oreilles ou sous ses yeux.


















[1] William Faulkner, Absalon, Absalon ! (1936), Paris : Gallimard, 2000, p. 40.


© Anthony Poiraudeau - 2008 (pour le texte)
© Anthony Poiraudeau - 2008 (pour les images)
/ sauf première image en partant du haut (© Joel Coen, The Big Lebowski, 1996) et sixième image en partant du haut (dessin animé Tom Sawyer, d'un studio d'animation japonais dont je n'ai pas retrouvé le nom, aux alentours de 1980)

2 commentaires:

jean-marie a dit…

Yopa anthony
J'ai pas eu le temps de lire tout le texte mais juste le rapport texte image est déjà réussi rien que sur le blog.
Qu'est ce que cela aurait donné dans cette galerie.

A plus

Jean Marie

R.A.B a dit…

Salut Jean-Marie,

Merci. Je t'avoue que je me demande moi-même ce qu'aurait pu donner un accrochage sur cimaises... L'annulation de l'expo aura réglé la question finalement, pour le moment du moins car j'aimerais bien essayer de l'accrocher malgré tout, même si ma priorité actuelle sur ce travail concerne le développement du texte.

A bientôt.

Anthony